lundi, 23. décembre 2013

Vu de Sirius, le vent tourne

p03_sirius02_raph_rbh23N03Dans la profusion d‘informations de ces derniers mois, le pouvoir de nuisance de la prohibition a continué à se manifester, évidemment, sous diverses formes. Mais de multiples signes annonciateurs de changement ont aussi émergé.

Dans sa chronique du 30/9 dans Libé, D. Schneidermann (DS) dénonce, en ironisant, un travers des journalistes politiques : pour relancer «une interview en panne», ils sont prompts à dégainer la question choc qui suscitera «la petite phrase qui tue» et créera le buzz… avec le cannabis, notamment ! comme DS le montre dans un exemple édifiant : lors d’un débat sur F2, Christine Taubira peine à définir son projet de «contrainte pénale». D. Pujadas sort alors l’interpellation fatale : «Êtes-vous toujours favorable à la dépénalisation du cannabis ?». «Actualité de la question ? Zéro. Intérêt ? Zéro. Mais voilà. Si par bonheur elle gaffe, les reprises de l’émission sont sauvées», juge DS. Or C. Taubira répond qu’elle n’a rien à dire sur le sujet. Affolé, Pujadas rétorque : «La question est essentielle ! Toute la France attend votre position sur le cannabis !». Mais, déplore DS, aucune interrogation sur les faits ne vient jamais enrichir le débat. Il (se) demande : «nocivité ou pas du cannabis, combien de vraies enquêtes scientifiques indépendantes ?». Une question certes intéressante, mais pas déterminante : comme l’exprime si bien l’aphorisme du procureur Georges Apap, antiprohibitionniste de longue date, récemment disparu, «les drogues ne sont pas interdites parce qu’elles sont dangereuses, elles sont dangereuses parce qu’elles sont interdites».

 

Turpitudes

rbh23_12_04_siriusAu chapitre des turpitudes de la prohibition, ses effets dérisoires ou révoltants : la police néerlandaise veut distribuer à la population des «cartes à gratter» sentant le cannabis pour mieux identifier — et dénoncer — le voisin cultivateur (AFP, Libé 8/10) ; la «double peine d’une mère de dealer, privée de toit par les HLM» (Libé 14/10), menacée d’expulsion. Suite du feuilleton des ripoux de la BAC de Marseille : Le Monde (LM) du 14/11 nous fait pleurer sur le sort de certains, incarcérés deux mois mais autorisés à retravailler, «décision judiciaire exceptionnelle». Libé (2/10) dénonce, lui, un «deux poids deux mesures» : réintégration de tous les suspects «sous la pression du droitier syndicat Alliance», tandis que le policier dénonciateur «reste révoqué pour insubordination». Ce «scandale des ripoux» a «laissé des traces», constate Libé (26/11) : «un soupçon d’impunité traverse les cités.» Mais «grâce à une jolie usine à gaz comme on les aime dans l’administration», LM (10/10) signale que les policiers pourront utiliser les véhicules saisis aux trafiquants avant qu’un jugement soit prononcé…

 

Constats d’échec…

Du côté des journalistes avisés et de la presse éclairée, Courrier International (CI) du 26/9 consacre un dossier (9 articles) au «Cannabis bientôt en vente libre» (terme ambigu : réglementée ?). «Le débat avance» ; c’est bien celui de la légalisation du cannabis «au nom de la santé publique, pour lutter contre le trafic et la violence qu’il génère, mais aussi parce que [c’]est un marché juteux». Sur la santé, un article souligne le «casse-tête» de la légalisation de l’usage récréatif vis-à-vis de l’usage médical dans l’État de Washington ; à propos du trafic, un journal mexicain indique que les habitants, premières victimes, réclament en nombre un «changement de stratégie» : réglementation du cannabis. «Le débat est vif (…) dans la société civile». Un ethnologue évalue à «30 millions de $/an (soit 30 % du marché illicite) le manque à gagner pour les trafiquants locaux» en cas de légalisation : c’est toujours bon à prendre. Quant au marché, un reportage dans une zone industrielle de 250 producteurs de cannabis à Denver (Colorado) indique qu’au mieux, «le marché légal pourrait représenter 110 milliards de $». Retenons aussi un court article, au titre fort ( « Le kif ne vous tue pas ; la faim, si») qui révèle l’accueil favorable par tous les partis, d’une proposition de loi pour légaliser la culture de cannabis et autoriser son usage médical… au Maroc.

Le dossier intitulé «Drogues : la guerre perdue» de la revue CQFD (n°114, décembre) constate que celle-ci «a renforcé la militarisation de certains pays» et permis «l’incarcération de masse des «classes dangereuses»». Un historique de la prohibition rappelle qu’elle est une décision politique, donc réversible, comme tant de revirements le montrent. Une évidence trop souvent oubliée (voir § suivant). Pour le cas du Mexique et de la guerre des cartels, un sympathisant des peuples du Chiapas interrogé cite une analyse alternative aux médias officiels : «les conflits seraient restés mineurs si le gouvernement mexicain et la CIA n’avaient pas pris fait et cause pour (…) le cartel de Sinaloa», dont la domination a engendré une forte résistance des autres cartels. Lassés de la violence, des habitants constituent même des groupes d’autodéfense.

Même sujet dans LM du 6/11 soulignant l’ingéniosité des «tentaculaires cartels mexicains», leur puissance ( « implantées dans 1 286 villes américaines», pour un marché «évalué entre 15 et 30 milliards de $ par an.»), et leur violence, moindre depuis le changement de stratégie du nouveau président. Une enquête de M. Delcas sur les routes de la cocaïne en Amérique latine évoque le trafic incessant, la corruption établie, la «profitabilité» très forte (notant, sans s’étonner, la multiplication par 38 du prix du kilo de la production à la vente), l’épandage de glyphosate, et conclut : «Les responsables politiques commencent doucement à reconnaître que la lutte contre le trafic de drogue, telle qu’elle est conçue aujourd’hui, est un échec. Mais ni les uns ni les autres n’ont encore d’alternative.» Qui ne cherche pas ne trouve pas…

 

…appels au changement…

… sous diverses formes. Dans une tribune (Libé 22/10), des dirigeants d’associations (Gaïa-Paris, Aides, AFR, ASUD) déplorent le blocage du débat en France alors que «le monde bouge». «Édifice légal inchangé» depuis les mesures de réduction des risques, malgré le «coût social» de la politique répressive et ses «dépenses inutiles» sans rapport avec l’intérêt général. Ils prônent la création d’une «commission française des drogues» pour «porter le débat sur le nécessaire changement de politique» : abrogation de la loi de 1970 et nouvel encadrement des drogues. Mediapart (11/10) informe que le groupe socialiste «veut lancer une mission d’évaluation des politiques publiques de lutte contre les drogues», en «échec évident» mais privées de débat. Sans doute en réaction au plan antidrogue 2013-17 «sans vision ni volonté de s’adapter à la réalité» (Libé 20/9). J.-P. Dintilhac, ex-directeur de la gendarmerie nationale, ex-procureur (etc), dresse un constat accablant de l’échec de la prohibition ( « la voie répressive est totalement irréaliste») et défend la légalisation des drogues par une argumentation détaillée qui aurait mérité une place en «tribune», mais cantonnée, hélas, au seul blog du médiateur du Monde (20/9) (1)… Le journal se rattrape avec un portrait d’Ethan Nadelmann, «prophète de la marijuana aux États-Unis», «qui défend une question de principe : réduire les effets dévastateurs de la lutte antidrogue, en finir avec les interdits et lutter pour la liberté et la justice» (LM, 21/11), en se méfiant du «cannabusiness» qui vient.

Le Figaro (LF) (1/10) cite une étude du British Medical Journal actant que le marché des drogues est florissant, et «[qu’elles] n’ont jamais été aussi bon marché, facilement trouvables et pures». «Ces résultats indiquent que les efforts réalisés pour contrôler le marché des drogues illicites ont échoué», dit l’étude, faisant le parallèle avec la Prohibition, et déplorant le recours «disproportionné à la répression (…) au détriment de la prévention».

 

… et changement : l’Uruguay

Dans le dossier de CI cité ci-dessus, un article du LA Times s’interroge sur «l’expérience risquée» de l’Uruguay avec la légalisation du cannabis : deux tiers d’opinions défavorables ; trafic peu violent; risque d’une hausse de la consommation… mais il salue une «courageuse décision» qui aura «sans aucun doute un impact important». Dans ce pays l’usage est libre depuis longtemps, même en public : quel sera l’effet cette légalisation, se demande CQFD (cf. plus haut), surtout que «paradoxalement, cette loi suppose un niveau de contrôle social supplémentaire» (enregistrement obligatoire des fumeurs pour l’achat) ? Les bénéfices évalués représenteront la moitié du coût de la répression ; et qu’espérer des philanthropes qui ont soutenu la loi, comme Soros, attiré par le profit, actionnaire de Monsanto et son cannabis OGM ? Sur le sujet, Libé (22/11), LF (15/11) et le Nouvel Obs (22/11) reprennent la même dépêche AFP. LF met en avant «l’intérêt de dizaines de cultivateurs» pour ce projet pionnier. Tous citent J. Calzada, secrétaire du bureau national des drogues, annonçant qu’à environ «un dollar (0,75 euro) le gramme, nous allons mettre la marijuana produite sous contrôle de l’Etat» ; Libé et LF rapportent son propos in extenso : «le marché illégal est très risqué et de mauvaise qualité», donc l’Etat «va offrir un lieu sûr pour acheter un produit de bonne qualité (…) au même prix». Autorisant l’auto-culture, la culture dans des clubs, la vente en pharmacie…

Évaluations

L’analyse des eaux d’égouts, méthode originale pour évaluer l’usage de drogues. Une étude du CNRS (Libé, 24/9) confirme ainsi que «les Français sont les plus gros usagers de cannabis en Europe» et que «le cannabis n’est pas une drogue «festive»» (l’usage ne varie pas le week-end). Moins attendu : Lille aurait une consommation de cannabis «cinq fois supérieure à celle d’Amsterdam», et «quartier aisé et zone dite défavorisée consomment de la même manière.»Une étude de l’Inpes sur les pratiques addictives, citée par Libé (7/11), révèle «une stabilité de l’usage de cannabis entre 2005 et 10». Le Languedoc-Roussillon est la région «en tête (…) tant pour l’expérimentation (…) que pour l’usage actuel.» Autre méthode: «donner la parole à ceux qui connaissent le mieux les drogues: les consommateurs», objectif de la «Global Drug Survey 2014», «enquête fouillée» soutenue par Libé (26/11). (2)

 

Thérapeutique

D’après Libé (21/10), le spray Sativex serait commercialisé «d’ici la fin de l’année», selon l’agence du médicament ANSM, mais disponible qu’ « en 2015», selon le laboratoire Almirall. La Provence (19/11), Le Parisien (19/11), LF (20/11), Libé (21/11) rapportent la relaxe d’un malade fumeur de cannabis à des fins thérapeutiques. Le parquet a fait appel, ce qui «devrait permettre de donner plus d’envergure au débat» (LF, Libé). On souhaite vivement qu’il ne l’enterre pas. Car le vent semble tourner. L’étude EROPP 2012 de l’OFDT enregistre une évolution capitale : 60 % des Français seraient en faveur de l’autorisation du cannabis sous conditions.

(1) http://petitlien.fr/dintilhac

(2) http://petitlien.fr/gds

par Raph

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