lundi, 19. septembre 2011

Réveillons-nous!

Dans une allocution de 2007, le professeur Costentin, Neuropsychopharmacologue écouté de nos parlementaires avec une ferveur suspecte dès qu’il s’agit de drogues et dont il faudra m’expliquer patiemment la différence avec un charlatan, lançait les hostilités par ces phrases : «Fini le petit joint de 1968 qui faisait planer. Les manipulations génétiques et les modes de culture ont multiplié par 10 la concentration en THC…»

p06_reveil_verdier_rbh23N02Vous noterez que le professeur Costentin n’invente même pas ses plus mauvaises répliques. Mais je vous parlerai une autre fois de ce fleuron de la médecine hexagonale et du mal qu’il fait à ce pays, concentrons-nous pour l’heure sur son très mauvais argument introductif. Parce qu’on l’entend souvent, qu’on le lit et relit, qu’il est emblématique de la mauvaise foi des discours anti-cannabis et caractéristique du mépris de l’intelligence qui ravage notre belle nation. Que lit-on dans les viscères de ce classique de la propagande prohibitionniste ?

D’abord, c’est un aveu : le joint, en 1968, ce n’était pas dangereux. Or, que disaient les Costentin et Valls de l’époque ? Que c’était un fléau épouvantable et que, pour la sauvegarde de notre pays et de sa belle jeunesse, il fallait interdire cette herbe diabolique. Mais voilà-t-y pas que ces petits sales qui fumaient joint sur joint au début des années 70 ne sont pas devenus en masse accros ou fous, n’ont pas été une génération sinistrée de criminels tombés dans l’héroïne incapables de faire le moindre effort, bref, qu’en dépit d’une consommation continuellement en hausse de cannabis, la société française ne s’est pas écroulée quarante ans plus tard alors que c’était censé être affaire de mois si on ne faisait rien.

Ce constat suffirait à porter un coup fatal à la prohibition et prouverait même l’innocuité du cannabis si le discours officiel n’avait recours à une astuce. Celle de dire bon, d’accord, on vous a bullshité plein tube en 70 sur les dangers du cannabis et on a mis des gens en taule pour les protéger alors qu’en fait ils ne risquaient rien. Le joint de l’époque, ça allait. Mea culpa. Mais attention ! Le joint de maintenant, ce n’est plus celui qu’on a constaté inoffensif entre temps. Celui d’aujourd’hui, il est VRAIMENT aussi nocif qu’on croyait de bonne foi celui de l’époque à l’époque. Ok ? Donc même si vous, parents d’aujourd’hui, vous étiez ces fumeurs hier, n’allez surtout pas croire que vos enfants sont aussi hors de danger que vous l’étiez ! Ce n’est plus la même chose ! Plus le même joint ! Il a seulement la même odeur ! Alors dépêchez-vous d’aller leur coller la même pression qu’on vous a collée, parce que cette fois c’est du sérieux !!! MAINTENANT !!!!

Ma question est simple : on se fout de qui ? Dans les films de propagande des années 20, on accusait le joint de transformer un type parfaitement sain d’esprit en violeur compulsif parricide suicidé avant d’avoir tiré la troisième latte. Entre temps la propagande a recyclé ces dangers en effets secondaires de l’héroïne et du LSD. A chaque génération, on explique gentiment qu’on s’est trompé celle d’avant, mais qu’un autre danger, alors inconnu, est apparu. Ou un nouveau produit, qui présente vraiment ces dangers. En tout cas, il faut lutter plus fort.

Plus encore que les arguments anti-cannabis, c’est cette rhétorique qui empêche le moindre débat constructif. On arrive chaque décennie avec plus de données scientifiques, de statistiques, qui prouvent que les peurs de la décennie d’avant sur la foi desquelles on s’acharnait à la prohibition, étaient fausses. Et alors, pour toute réponse, on nous dit que les dangers ne sont plus les mêmes, que le produit, son usage, le contexte géopolitique, le cours de la betterave, ont changé entre temps et qu’on ne parle plus du même problème. Qu’il faudrait avoir du recul sur ces nouvelles données pour décider.

 

Du recul ?

Sans même parler des milliers d’années depuis lesquelles le cannabis est consommé par l’être humain, il existe un rapport remontant à 1894, demandé par l’Angleterre inquiète de la consommation de chanvre dans l’Inde colonisée. Dans ses 7000 pages, le Indian Hemp Report disait déjà tout ce qu’il y avait à savoir sur le cannabis. Par exemple qu’il est infiniment moins dangereux que l’alcool et qu’il a dans certain cas des effets non pas neutres mais bénéfiques. La conclusion de ce rapport : la prohibition du chanvre serait «une oppression», elle serait en outre «totalement inapplicable», et ceux qui la préconisent «se trompent sur les effets du cannabis ou les exagèrent». Le professeur Costentin se trompe sur les effets du cannabis et les exagère. Avec 107 ans de retard. Mais le problème n’est pas tellement là. Le problème, c’est qu’un scientifique qui se prostitue à démontrer des sornettes criminelles pour étayer la politique en vigueur est seul entendu. Son rapport de 2002 prouvant que le cannabis rendait accro comme l’héroïne était une imposture mal bâclée qui aurait valu 2/20 par protection à un élève en première année de fac. Ce torchon ni fait ni à faire a totalement éclipsé un rapport de 420 pages de l’INSERM produit par 25 scientifiques s’appuyant sur 1200 articles de documentation. Pourquoi ? Parce que le rapport de l’INSERM était honnête et que sa conclusion était la même que celle du rapport anglais de 1894. Et ce n’est pas ce qu’on voulait entendre à l’Assemblée.

Depuis plus de cent ans, l’adoption et le maintien de la prohibition ne viennent pas du manque de données fiables mais du manque d’envie d’en tenir compte. Et si le débat semble aujourd’hui s’installer ce n’est pas que l’information a fondamentalement changé : c’est qu’elle se diffuse enfin. Il me semble qu’on ne peut pas faire mieux que de propager cette information. Le procédé qui transforme une information exhaustive en bonnes décisions s’appelle la démocratie. On est en plein dedans.

Et il y a une autre bonne nouvelle : l’information, il est en notre pouvoir à tous de la partager. Et c’est exactement ce qu’on est en train de faire.

Tribune de Tom Verdier

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