samedi, 1. octobre 2011

Censures de presse

Sur le sujet des drogues, ne pas tenir le discours des pouvoirs publics expose à la répression. Des journaux en ont fait les frais. Florilège.

p01_une_joubert_rbh23N03Lancé en octobre 1981, Viper est un magazine de bande dessinée aux senteurs underground, un Dope comix à la française auquel collaborent, de façon bénévole, nombre d’auteurs de Métal hurlant et l’Écho des savanes : Vuillemin, Margerin, Ouin, Max, Jano, Tramber, Schlingo… Son thème : la défonce sous toutes ses formes. Les BD déconnent, les articles sont informatifs : actualités, reportages, interviews (Mœbius, Jodorowsky, Olievenstein). On y est procannabis (« Tous aux champs pour la dépénalisation ! ») et contre les drogues dures (« Décrocher ? Une nécessité. »).

Le 13 janvier 1984, Gérard Santi, qui publie et dirige Viper (les éditions Sinsemilla), est condamné à un an de prison avec sursis et 5 000 F d’amende pour présentation de stupéfiants sous un jour favorable (l’ancien article L. 630 du Code pénal, renommé aujourd’hui L. 3421-4). Jugement confirmé en appel. La revue fume un onzième numéro et s‘ éteint.

Canicule n’est pas un journal sur la dope, mais un fanzine satirique, lancé en 1991, plein de dessins de Charb (aujourd‘hui à la tête de Charlie hebdo), Éric Martin, Faujour et Tignous, garantis sans bon goût : Jack Lang y chie des capotes et Stéf‘ de Monac‘ présente son dernier fœtus. Dans le n° 8, Canicule publie un dossier sur les drogues : interviews de Jean-Pierre Galland et Marc Valleur (médecin à Marmotan), BD et témoignage de Pierre Ouin (« les politiques sont des assassins »)… Chargée de signaler au ministre de l‘Intérieur les publications dangereuses pour la jeunesse (loi du 16 juillet 1949), la Commission de surveillance grimace : « Ce numéro comporte un encart sur la drogue, monté intelligemment et très bien documenté, mais qui indique notamment la façon de se « shooter propre ». Cet article met en conséquence le lecteur mal à l’aise pour son ambiguïté. » Pasqua interdit Canicule aux mineurs le 16 mai 1993, arguant qu‘il fait une « présentation de la toxicomanie sous un jour favorable ». Or c’est précisément à un public de jeunes que s’adresse ce fanzine subversif qui compte de nombreux lycéens parmi ses vendeurs. Canicule sort encore deux numéros, tout en demandant la levée de l‘arrêté qui le frappe. Parmi ses arguments : les nouveaux numéros, tout comme les anciens d’a illeurs, ne parlent pas de drogue, pourquoi devraient-ils être sanctionnés pour ce motif ? Le ministre se torche avec leur pétition.

Le double zéro est un shit marocain avec 20 % de THC. Double zéro, le journal, est l’o rgane du CIRC, le Collectif d’information et de recherche cannabique de Jean-Pierre Galland. Pas de BD, pas de pages de distraction : uniquement de l’info et des appels militants. Le 28 novembre 1994, 4 900 exemplaires du n° 4 sont saisis dans les locaux parisiens de l’association. Pas condamnés — dans le procès qui suivra les autorités préféreront attaquer le CIRC pour son serveur minitel —, mais jamais rendus.

Lancé en juillet 1995 et vendu en kiosque, l’Éléphant rose est un magazine essentiellement récréatif (avec des pages shopping et mode !), dirigé par Gérard Jubert, ancien rédac‘ chef de Penthouse, et Jean-Christophe Florentin, alors collaborateur régulier de l’Écho des savanes. Son thème est le cannabis, mais il n’a pas l’aspect d’u ne publication militante. À le feuilleter, on pourrait croire que les produits cannabiques sont non seulement entrés dans les mœurs, mais aussi dans la légalité (même si, à y voir de plus près, la recette du space cake prétend n’utiliser que des feuilles de menthe et l’annonce en couverture d’une galette de Marijuana à gagner concerne un simple disque de musique). Sa légèreté, plus que tout, doit énerver les pouvoirs publics. Gérard Jubert est poursuivi. Il ne lui est pas reproché un article particulier, mais la ligne éditoriale des trois premiers numéros. En appel, le 3 mars 1997, il est condamné à dix mois de prison avec sursis et 300 000 F d’a mende. L‘Éléphant en meurt, évidemment.

Peu après, un autre magazine de Florentin, au contenu très différent, GBGC, connaît un meilleur sort. L‘éditeur a envoyé son premier numéro à la Commission paritaire des publications et agences de presse dans l‘ espoir de se voir appliquer une TVA allégée. Cet organisme a toujours pratiqué une censure fiscale en refusant systématiquement d‘homologuer les revues érotiques ou parlant de cannabis, mais il n‘ est pas dans ses attributions de nuire activement aux éditeurs. C‘ est pourtant ce qui se produit pour GBGC : tel un auxiliaire de police, la Commission paritaire transmet la revue qui lui demandait une aide à la Commission de surveillance, laquelle souhaite des poursuites judiciaires en raison de photos de « jeunes femmes à demi dévêtues consommant de la drogue ». Florentin est entendu lors de l‘enquête préliminaire, le 11 février 1999, mais le parquet juge inopportun d‘aller plus loin, craignant de faire bénéficier l‘ éditeur d‘« une publicité de mauvais aloi ».

La Commission de surveillance échoue également à faire poursuivre Entrevue dont le n° 75 contient « un mode d’emploi de la culture de drogues où il est expliqué que cultiver du cannabis est plus rentable que d’en acheter » (procès verbal de la réunion du 13 juin 2002). En revanche, dans le même temps, elle obtient des poursuites contre le n° 15 de Must be mad, parce qu‘il « comporte un reportage sur la récolte du « Charas » (considéré comme « le must du chichon ») dans l’Himachal Pradesh et sa recette de fabrication, incitant à la consommation de haschich ». Mais celles-ci, pour raison de procédure, se soldent par une relaxe deux ans plus tard, le 2 novembre 2004.

Bernard Joubert

auteur du Dictionnaire des livres et journaux interdits

image: Montage: [RBH]²³ © 2011

 

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