samedi, 17. mars 2012

Les leçons de la «filière chanvre»: Réindustrialiser et innover

F ace à la crise et au déficit commercial, on ne compte plus les appels à la «réindustrialisation». Pour y parvenir, un impératif : la création de nouvelles spécialités industrielles, à la fois compétitives et génératrices d‘emplois locaux. Pour soutenir ces développements, on évoque des efforts accrus de recherche, un financement adapté des «start-up» innovantes et l‘ accompagnement des pôles de compétitivité. Mais ne devrait-on pas aussi préparer les managers à de tels processus d‘innovation? Car les logiques de gestion adaptées à l‘innovation relèvent d‘une rationalité différente des règles habituelles de management.

hatchuel filiere rbh05La rationalité gestionnaire se construit d‘abord comme une logique d‘optimisation et d‘élimination de l‘inconnu. Un bon investissement exige que l‘on identifie les besoins et les marchés les plus intéressants, les techniques les plus sûres, les coûts les plus serrés, les meilleurs fournisseurs. Certes, le risque zéro n‘existe pas, mais au moins le fonctionnement et la rentabilité du projet – son «business plan» – sembleront maîtrisés.

L‘innovation, elle, bouleverse cette vision. Pas d‘investissement précis à prendre ou à laisser, pas même un pari. Mais un domaine inconnu à explorer dont la valeur future n‘est pas prédictible. Et dont l‘expansion ne dépend pas uniquement des efforts de recherche, mais aussi des choix de conception que l‘on va partager avec d‘autres partenaires.

Face à l‘inconnu, il faut donc éviter deux risques symétriques : ne pas inhiber le développement futur en se limitant aux réalisations les plus assurées ; ne pas céder à l‘engouement collectif et connaître la désillusion quand la «bulle» explose…

Plus ambitieux

C‘est un tel pilotage qui a permis, par exemple, l‘émergence inattendue, en France, d‘une industrie de la construction à partir de matériaux… à base de chanvre (Franck Aggeri, Marc Barbier, Pauline Caron, Pascal Le Masson, «How to tame technological bubbles? Managing generative expectations. The case of ″building with hemp″» rapport pour l‘ Agence nationale de la recherche, programme Agriculture et développement durable, 2011).

Longtemps, la coopérative des producteurs de chanvre n‘a développé que des traitements simples de la fibre permettant son usage dans des niches de la maçonnerie, comme la restauration historique. Mais la croissance restait faible. En 1998, la coopérative s‘associe à des architectes, bureaux d‘études et constructeurs pour créer l‘ association «Construire en chanvre». Loin de se limiter à optimiser les techniques existantes, celle-ci recense les inconnues et les difficultés du matériau révélant ainsi les voies d‘exploration et d‘ amélioration. De nouveaux projets naissent, associant de façons diverses les partenaires de l‘association. Celle-ci fait connaître les succès les plus prometteurs, mais elle s‘efforce aussi d‘éviter toute idée d‘un «eldorado» du chanvre. La démarche portera ses fruits : depuis 2005, la France a connu un développement sans équivalent des brevets relatifs au chanvre et de la variété de ses applications.

Il a été crucial d‘ expliquer, de structurer et de piloter cette expansion dans et hors de la filière traditionnelle. Contraints de limiter les projets, les managers ont choisi ceux où s‘acquièrent les compétences les plus utiles pour des sauts futurs plus ambitieux. Ils n‘ont pas privilégié les partenaires les plus puissants, mais ceux qui étaient les plus désireux de s‘engager dans le travail collectif de conception et dans l‘établissement de normes professionnelles de référence. In fine, les promesses du chanvre sont le bien commun d‘ un collectif industriel inattendu.

Hier, quand la rationalité industrielle visait l‘optimisation et la productivité, il était naturel d‘y préparer les managers. Aujourd‘hui, réindustrialiser exige de former aux règles de gestion de l‘ innovation. Règles tout aussi rationnelles, car adaptées à l‘ exploration de l‘inconnu.

Armand Hatchuel

Professeur à Mines Paris Tech

Avec la très aimable autorisation de l‘auteur, publié dans Le Monde du 30.01.12

par Armand Hatchuel

Image: Konoptikum © 2012

 

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