dimanche, 5. août 2012

Banlieues: AUX LARMES CITOYENS

Plus que d’autres, les Français «issus de l’immigration» – les Arabes et les Noirs – ont souffert du silence qui a entouré l’épidémie de sida parmi les toxicos dans les années 1980-90. Un silence, ou plutôt un non-dit, doublé d’un déni de justice.

Extrait du journal d’A SUD n° 32 Histoire de LA drogue

Par Fabrice Olivet

p04_rbh07_olivet_fuckprisonla figure diabolique du «dealer maghrébin» est là pour signifier que tout approfondissement du sujet devra répondre de l’accusation – rédhibitoire – de stigmatisation d’un groupe ethnique. Pour faire simple, disons que les immigrés ont suffisamment de casseroles pour ne pas leur rajouter celle de toxicos. À cet argument, je réponds que :

S’ils ont été toxicos, c’est qu’ils avaient de bonnes raisons, probablement meilleures que celles des bons petits Français ;

Leur image de marque étant celle du méchant dealer, ils ont donc tout à gagner à se voir attribuer le statut de victime.

Catastrophe identitaire

Pour raconter cette histoire correctement, il nous faut remonter aux années 70 : le concept de «La Drogue» est inventé, inséparable des communautés, de la contre-culture et des cheveux longs. Fin 70-début 80, ce qui était une petite névrose de jeunes désœuvrés mute en désespoir social mâtiné de catastrophe identitaire. La came n’est pas une maladie contagieuse, c’est une défense immunitaire produite par le malheur. Quand une population voit s’accumuler trop de raisons de déprimer, le recours aux opiacés peut devenir une «défonce naturelle». De quels ressorts secrets s’est donc nourrie la conjonction entre la consommation d’héroïne par voie intraveineuse et les gosses de banlieue, Noirs, Blancs ou Arabes nés dans les années 60 ? Première vague d’immigration africaine, les Arabes ont été touchés de plein fouet par la poudre, comme les Noirs africains et toutes les strates du multiculturalisme à la française (les Antillais et les enfants métis de couples mixtes). Vis-à-vis de la seconde génération, l’héroïne va se comporter comme un combustible en présence de la flamme. Pourquoi ?

«Être d’ici et de là-bas» : cette phrase, devenue la rengaine du rap français, est, au milieu des années 70, une plaie béante, et le blessé se tait. Cher au Dr Olievenstein, le miroir brisé du toxicomane est ici un miroir identitaire. Cette génération est la première à réaliser que la Méditerranée est aussi un gouffre sur lequel elle tente de faire le grand écart, et la came est un remarquable antidépresseur, le plus solide en regard de ce qu’on trouve sur le marché.

Le drame social des banlieues prend aussi racine dans les 70’s : les grands ensembles ont été construits dix ans plus tôt, et on commence à découvrir qu’i ls vieillissent mal.

Enfin, avec la came, la figure du petit délinquant toxico est née. Dans les années 80, il a fourni 80% des effectifs pénitentiaires. En 1985-86-87, des bâtiments comme le D2 ou le D3 à Fleury-Mérogis étaient entièrement peuplés de jeunes des cités, accros à l’héroïne et ayant commis de petits délits pour se procurer de l’argent.

Qui a ne serait-ce que tenté d’évoquer ce phénomène ou d’en avoir une lecture politique, à l’exception, comme toujours, du Front National ?

Des réseaux familiaux

Ces années de cristallisation du phénomène banlieue ressemblent à la préhistoire de la mafia italo-américaine pendant la Prohibition. Dans ces années 1975-85, la came commence à se superposer à l’immigration, et on peut même dire que la «mafiaïsation» en grand des cités date de là. C’est par la came que toutes sortes de trafics parallèles ont envahi l’espace social comme un recours normal, un genre d’e ntraide pour des produits réputés inaccessibles (télés, magnétoscopes, etc.). Non pas que cela n’existait pas avant, les milieux populaires ont toujours eu une certaine proximité avec le milieu tout court. Mais avec la came, c’est toute une cité sur 3 générations qui basculait : les grands-parents cachent la poudre, les parents dealent, les enfants rabattent. À Bagneux, il y a, par exemple, une cité où on a dealé de la blanche pendant trente ans sans interruption.

L’épilogue, c’est la reconversion dans le biz de shit en gros. Après la génération sacrifiée – celle des «Born in the 60’s» – , les suivantes ont compris que le bizness, c’est de vendre, pas de consommer. Et de nombreux «antitox» se révèlent être des dealers de shit inquiets de voir les keufs traîner autour des toxicos trop voyants.

Fausse chasse aux dealers, vraie casse «antitox»

Il n’est pas inintéressant de faire le lien avec les émeutes de novembre 2005 (voir plus loin). Les petits frères sont aussi en colère d’avoir vu mourir leurs aînés. Il faut retrouver la trace de tous les enterrements au «bled», dans le secret familial absolu. Il faut évoquer la culpabilité des parents, des frères des sœurs, des voisins, de la famille : il s’est shooté, il en est mort (sida ou overdose, même combat), on n’a rien à dire, de toutes façons, on est les vilains de l’histoire. Tout le monde nous l’a dit, les profs, les éducateurs, la police, et finalement, même le sida s’a charne sur nous. Une maladie de chbeb* ! Car le combat mené par l’a utre communauté frappée par le sida, les homosexuels masculins, est loin d’être compris par les familles d’immigrés. Dans ces années terribles où l’on est beaucoup mort, le syndrome du bouc émissaire est tentant. Les «pédés» d’un côté, la «racaille» de l’autre, racisme contre homophobie. Les familles arabes touchées par le sida à travers l’héroïne – et elles furent très nombreuses – ont le sentiment que ce châtiment tombé du ciel est la réponse aux turpitudes de l’Occident, à leurs propres manques en tant que parents, frères, sœurs, cousins… Une terrible culpabilité, qui explique l’acharnement des «antitox» quelques années plus tard : le toxico de service qui traîne dans la cité, comme celui du film Wesh Wesh**, est forcément une balance. Ce que le film ne dit pas, c’est que sa silhouette efflanquée rappelle trop souvent un frère aîné disparu trop tôt, emporté par le sida. Cogner dessus, le faire disparaître du paysage, c’est balayer ce cauchemar.

Dans un autre registre, il y a la réponse islamique. L’arrachement à LA drogue est la première excuse avancée pour justifier la dérive terroriste. Cette drogue étant l’incarnation du mal occidental, comment évoquer le sida, sinon comme une malédiction supplémentaire ? Parler d’un déni de justice reviendrait à envisager le recours à la drogue comme un choix délibéré fait pour se consoler de la misère. Or, il importe que La Drogue reste un cancer venu d’Occident, le masque de Shaïtan***.

Peur de stigmatiser une communauté, culpabilité des usagers, des parents et des proches, place acquise par le trafic dans les réseau familiaux… : autant de raisons d’étouffer le scandale de l’épidémie de sida en banlieue. Mettre un coup de projecteur sur cette réalité n’est dans l’agenda présidentiel d’aucun parti.

* Mot arabe traduisible par «beau», et servant à désigner les homosexuels masculins de manière péjorative.

** Wesh Wesh qu’e st-ce qui se passe ?, de Rabah Ameur-Zaïmeche (2005), raconte la vie de la cité des Bosquets à Montfermeil (Seine-Saint-Denis).

*** dénomination arabe de Satan.

 

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