dimanche, 21. octobre 2012

Raph: «Si las cosas no se nombran no existen»

Ne pas nommer volontairement les choses, dans l‘illusion qu‘ainsi elles n‘ existent pas.

p03_sirius02_raph_rbh23N03Pas de répit pour le cannabis (et autres drogues) dans l’actualité estivale. Rien d’é tonnant puisque l‘application obstinée d‘une politique inadaptée à leur sujet garantit à coup sûr à ses effets absurdes et/ou dramatiques de surgir inlassablement dans l‘espace médiatique. Examinons quelques informations significatives.

D ans Dans sa chronique (supplément «économie» du Monde du 16/7), l‘économiste Emmanuelle Auriol cherche à fixer «le juste prix du cannabis». Puisque «les coûts de la répression sont de l‘ordre de 34 milliards d‘Euros» (selon une étude), mais «les effets de politiques alternatives telles que la légalisation sont inconnus», elle cite une étude qu‘elle a menée pour déterminer si la légalisation pouvait «éliminer une mafia» (est-ce bien son objectif premier…). Réponse: non, car «détruire les dealers» impliquerait pour l‘État «d‘établir un prix bas» pour les concurrencer efficacement. Or un prix bas favorise la consommation… En revanche, répression et légalisation combinées permettent d‘éviter le dilemme (cf. Pays-Bas). Un modèle encore perfectible…

Libération du 12/7 et le Monde du 19/7 annoncent le lancement de la Charte «pour une autre politique des addictions», sous l‘égide d‘une mission sénatoriale. Le journaliste M. Henry insiste sur la rupture conceptuelle et idéologique de cette approche, en citant Laurence Cohen (sénatrice PCF, rapporteure de la mission du Sénat sur la MILDT), qui dénonce cinq ans de «politique du chiffre aux conséquences néfastes, d‘une guerre à la drogue qui n‘a fait baisser ni la consommation ni les trafics, tout en encombrant les tribunaux et les prisons». Constat partagé par les experts signataires dont les critiques («dérive sécuritaire», «prévention lacunaire et inefficace» et «obsession autour du cannabis») sont rapportées par le journal, qui précise : «pour les signataires, il faut abandonner l’objectif, inatteignable, d’éradiquer les drogues, et le remplacer par la volonté de “réguler les usages de toutes les drogues […] afin d’en réduire les dommages”». Expérimentation des salles de consommation supervisée, dépénalisation de l‘usage… Et «la légalisation?» demande Henry. «C‘est un autre débat», répond la sénatrice Cohen (il fallait éviter une «instrumentalisation» pendant la campagne présidentielle).

Dans un premier article, Le Monde axe son propos sur l‘aspect répressif, jugé plus important que le «débat politique» et la Charte des addictions: «et puis il y a la réalité policière et judiciaire – la “pire des situations”, selon un commissaire: “Officiellement, l‘usage n‘est pas dépénalisé, mais sur le fond, il l‘est.”» Déclaration confortée par le contraste constaté entre le grand nombre de mis en cause pour usage de drogues («plus de 184 000 personnes» en 2011) et la réponse pénale, «incertaine» selon un responsable de la sécurité publique, et «résiduelle» pour une procureure. Le Monde déplore bien moins l‘absence de sévérité que le flou de la situation, et recense les méthodes testées ici ou là: «contraventionnalisation», «transaction douanière»… Rapportant (encore) la parole de policiers qui reconnaissent l‘inefficacité de l‘injonction thérapeutique et des stages de sensibilisation, le journaliste (s‘) interroge: «alors, la contravention, trop répressive ou trop laxiste?». La réponse est donnée par deux sénateurs (UMP, RDSE) de la mission «qui veulent croire qu‘une amende aidera à “sensibiliser les jeunes au fait qu‘il existe des drogues interdites”.»

Le second article est un entretien avec le psychologue Jean-Pierre Couteron, l‘un des initiateurs de la Charte, qui ne défend «que» la dépénalisation de l‘usage («tout en maintenant des interdits») mais a le mérite d‘ exposer les points essentiels en quelques réponses: l‘impasse de la politique répressive (arbitraire, discriminatoire, onéreuse) ; l‘ interpellation nécessaire des politiques et l‘élargissement primordial d‘un débat trop «focalisé sur le produit», sur «la mythologie du licite et de l‘illicite», figé par le «moralisme qui empêche de réfléchir de façon pragmatique» et par le dogme de l‘ interdit qui condamne «tous ceux qui tentent de s‘interroger» à être taxés «soit de laxisme, soit d‘angélisme» ; enfin, l‘ importance d‘une réforme de la loi de 1970.

Comme pour renvoyer de tels espoirs au rang de vœux pieux, M le magazine du Monde du lendemain (20/7) publie une enquête à l‘intitulé tapageur — «Jeunes, ultraviolents et surarmés: l‘ère des caïds» — où une certaine fascination semble avoir balayé toute analyse, réduite aux constats habituels: «les comptes se règlent toujours à coups de feu, mais le calibre a changé»; «Leur fonds de commerce: l‘ importation et la vente de cannabis. Un business “facile”»; «Les sommes engrangées grâce au deal se comptent en centaines de milliers d‘euros. Alors, dans le business, l‘assassinat a force de loi.»

Pour quelles raisons?

On ne saura pas.

Même difficulté à aborder les causes, dans un article du Monde du 13/8 qui relate le départ du Mexique vers les Etats-Unis de la «caravane pour la paix», à l‘initiative du «Mouvement pour la paix» dirigé par J. Sicilia, «pour dénoncer l‘échec de la lutte binationale contre le narcotrafic». Objectif: «exiger du gouvernement américain le “ contrôle de la consommation de drogue et des ventes d‘armes”». Le journaliste indique que la caravane rencontrera, dans chaque ville traversée, «des représentants de cent associations américaines, réunis par les organismes Drug Policy Alliance et Global Exchange, qui militent pour la dépénalisation de la marijuana [sic] et la défense des droits de l‘homme.» Restreindre ainsi l‘action d‘un acteur majeur de la lutte antiprohibitionniste, c‘est avouer qu‘on n‘a pas tout à fait compris son rôle, ni celui du Mouvement, lui aussi pour une légalisation des drogues (pas seulement le cannabis), ce qui n‘est jamais rappelé. On n‘est donc pas surpris quand l‘éditorial du Monde du 23/8 dresse le «bilan accablant» du président Calderon, citant un rapport sur les homicides au Mexique (95.630 depuis 2007). L‘accumulation d’adjectifs de forte intensité (progression vertigineuse de l’insécurité, bilan accablant, chiffres ahurissants, chiffre hallucinant, véritable hécatombe, conflit le plus meurtrier de la planète, révélateur implacable de la gangrène, spirale de la barbarie, échec terrible de la stratégie «militaire») révèle un véritable sentiment de sidération impuissante. Englué, l‘éditorialiste ne peut entrevoir une quelconque issue: «Mais personne ne semble désormais en mesure de proposer une politique alternative, tant le mal est profond, la peur enracinée, la misère endémique.»

«Mal nommer les choses, c‘est ajouter au malheur du monde» (A. Camus), concluait notre chronique d‘août 2011.

«Si las cosas no se nombran no existen (si les choses ne sont pas nommées, elles n‘ existent pas)», déplore J. Sicilia1.

Nous aussi.

1. interviewé dans “ La Policíaca” du 8/04/11, http://petitlien.fr/5o7i

Par Raph

 

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