mardi, 5. mars 2013

Cannabis partout, débat nulle part?

p03_sirius02_raph_rbh23N03Ces derniers mois, le cannabis a encore été la grande vedette de l‘actualité, comme point commun de diverses affaires : règlements de compte entre dealers, flics ripoux, blanchiment…, ou objet d‘études scientifiques. Mais quand un ministre a osé se dire favorable à un débat sur la dépénalisation, il a vite été rappelé à l‘ordre. Le débat deviendrait-il aussi objet de débat ?
Souvenons-nous de cette étude néo-zélandaise concluant que l’usage prolongé de cannabis depuis l’adolescence peut induire une baisse irréversible du QI à l’âge adulte. Les médias se sont jetés dessus avec joie, à lire les titres hystériques : «Le cannabis, herbe à nigauds» ; «Cannabis chez les adolescents : le QI en fumée» (Le Monde du 8/9/12). Une «étude de qualité», «démonstration (…) d’autant plus crédible qu’elle s’appuie sur une méthodologie béton», s’emballait LM, pour finalement rapporter, tout en les relativisant, les réserves d’un économiste (LM ,19/1/13) : des facteurs externes, «confondants», ont été ignorés… Enfumés, les médias ? (1).


En octobre, les assassinats de dealers à Marseille conduisent le gouvernement à dresser un «plan global d’action contre la criminalité et l’économie souterraine» (LM du 6/9). Objectifs vains ? «Il est temps de comprendre que la série de règlements de comptes en cours n’a qu’une cause : la prohibition qui frappe le commerce du cannabis. Cette interdiction crée une économie parallèle juteuse dont les acteurs sont prêts à s’entre-tuer pour tout différend (…)», note justement M. Henry (Libé du 9/9).

«Acteurs» avisés, des policiers ripoux de la BAC de Marseille «se payaient sur la bête» (LM du 5/10). «Le mécanisme était bien huilé : interception d’un «charbonneur» (un vendeur de drogue) ; confiscation de sa sacoche et zéro procédure établie. Dès lors, il ne restait à l’équipage qu’à se partager le gâteau (stupéfiants et argent liquide).» (LM du 12/10). Le sociologue D. Fassin décrit la méthode ambiguë des BAC, qui ciblent les jeunes des cités et les étrangers «avec l’espoir de constater une infraction à la législation sur les stupéfiants (…) ou à la législation sur les étrangers», agissant, selon un syndicaliste policier, comme «des meutes qui vont produire plus de dégâts en allant sur le terrain que régler des problèmes» (LM, 12/10). La BAC de Marseille, dissoute, est accusée de complicité dans l’assassinat d’un indic (Libé, 26/10)…
Une autre affaire voit l’élue Florence Lamblin (EE-LV) associée (trop vite) à un «réseau de blanchiment de l’argent de la drogue», provenant «d’un immense trafic portant ces six derniers mois sur huit tonnes de cannabis (soit 40 M€ de bénéfices)» (LM et Libé du 13/10). Là encore, un «manège» très au point (exposé dans LM du 26/10), que l’élue, bien que coupable de fraude fiscale, semblait bien ignorer.

L’ancien ministre Vaillant, interviewé dans Libé (5/10), relance le débat politique et législatif sur le cannabis thérapeutique, «invitant ses amis à faire preuve d’un peu de courage». Libé fait le portrait d’un séropositif se soignant au cannabis.

La déclaration, pourtant prudente, de V. Peillon — «la question [de la dépénalisation] est posée et je souhaite que l’on puisse avancer sereinement» (LM, 15/10) — entraîne des réactions hystériques (à droite) ou des fins de non-recevoir (à gauche) mais les médias, pour ne pas rester sur leur faim, ont suscité le débat en offrant une visibilité médiatique à (certains) partisans d’une réforme. Des sociologues : Anne Coppel déplore que «la classe politique française campe sur des positions de principe», enfermant le débat public dans l’alternative «laxisme ou répression, comme si le débat se résumait à «pour» ou «contre» les drogues.» (entretien, LM du 16/10). J.-M. Costes, interrogé par Libé (15/10), s’indigne : «on a actuellement une loi invraisemblable dans notre arsenal législatif : une loi qui punit un dommage accompli éventuellement sur soi. C’est ahurissant.»

Des thérapeutes : M. Hautefeuille, psychiatre-addictologue, constate que «le débat est clos. Mais jusqu’à quand ? (…) De plus en plus nombreux sont ceux qui comprennent que le problème principal n’est pas tant le produit lui-même que la prohibition qui l’accompagne», dont les partisans «réclament encore plus de répression. Ils surfent toujours sur les mêmes peurs, les mêmes tabous (…)», accuse-t-il (Libé du 18/10). Au Magazine de la santé (France 5, 17/10), le psychologue J.-P. Couteron explique que la dépénalisation vise «à mieux répartir les moyens entre ce qui relèverait de l’éducation, de la sanction, de la réduction des risques et de la prévention», «sans se faire peur en utilisant des mots qui tétanisent la réflexion». Le neurobiologiste J.-P. Tassin relativise la diabolisation ambiante en rappelant que les effets du cannabis sont réversibles («28 minutes», Arte, 16/10)(2).

Le Monde prend part au débat avec un éditorial à visée explicative : «Pourquoi il ne faut pas éluder le débat sur le cannabis» (17/10). Noble ambition. Reprochant pourtant à Peillon d’avoir «perdu une belle occasion de se taire», il reconnaît que «le débat est tout sauf inutile ou futile», car en dépit d’une «législation la plus sévère [d’Europe]», la France connaît un usage massif de cannabis. «Il est donc manifeste que la politique répressive en vigueur est inefficace. il n’est pas moins évident, selon toutes les études scientifiques récentes, que la consommation précoce et prolongée de cannabis est dangereuse pour la santé des jeunes (…)». LM place ainsi au même niveau de véracité l’argument de l’échec de la répression et celui de la nocivité de l’usage prolongé, insistant sur l’unanimité scientifique. Et ce second argument vient tempérer, voire réfuter le premier («il n’est pas moins évident»), comme pour justifier l’idée qu’il faut pénaliser le cannabis parce qu’il est dangereux, alors qu’il faudrait, au contraire, le dépénaliser en raison de ses risques(3). L’édito conclut sans explication que «dépénaliser ne signifie pas légaliser», et espère que contraventionnaliser l’usage de cannabis permettrait «une répression mieux calibrée, plus applicable, donc plus efficace». Une répression… ou une loi ?

Le Monde voit dans la légalisation du cannabis dans les États de Washington et du Colorado l’effet d’une «vague libertaire» (30/12), et Libé (5/12) s’emballe par un jeu de mots en Une : «Yes we cannabis !». De manière pleinement subjective, N. Demorand emploie le «je» dans son édito pour évoquer sa propre expérience du cannabis dans une «enfance fumeuse», aux Etats-Unis puis au Maroc. Comme «conséquence la plus dramatique», elle le fit devenir journaliste dans ce quotidien «qui, en 1976, lançait «l’appel du 18 joint»». ND surligne ainsi son engagement pour une cause qui fonde son identité comme celle de son journal. Mais il regrette que «nous [la France, ndR] restons arc-boutés sur un dogmatisme prohibitionniste» qui empêche d’évoluer ; car «la France préfère se défoncer seule à la moraline.» Interrogé, l’addictologue W Lowenstein enfonce le clou : «L’exemple français montre que la répression n’est pas protectrice. Quand allons-nous changer une équipe qui perd ?». Bonne question !

Un journaliste néerlandais remarque que le débat stagne en France par «manque de pragmatisme», d’où nos «20 à 30 ans de retard» sur les pays voisins(2). En effet : au Royaume-Uni, la Commission de la politique sur la drogue prône la dépénalisation du cannabis (LM, 16/10) ; au Danemark, la mairie de Copenhague souhaite expérimenter la légalisation du cannabis (LM, 17/10) ; l’Uruguay présente un projet de loi en ce sens (LM du 17/10), et «la légalisation du cannabis avance chez les Latinos» (LM, 16/11). Ignoré, entravé ou promu, encore et toujours le débat se débat.

  1. http://petitlien.fr/cannabisqi | http://bit.ly/VGcvjq
  2. http://cannabis.free.fr/medias/28’cannabis-vaillant-tassin161012ee.mov
  3. http://petitlien.fr/rapportdropin (pdf)

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