dimanche, 3. mars 2013

Les Amériques en route vers la légalisation

Même si la plupart des pays de l’Amérique latine sont à la pointe de la guerre contre les narcotrafiquants, ils sont aussi les fers-de-lance de stratégies alternatives, y compris par la légalisation des drogues, en particulier du cannabis.

Le président guatémaltèque Otto Pérez Molina n’est pas connu pour être laxiste face aux organisations criminelles. Pour preuve, ses trente années d’expérience militaire l’ont amené au pouvoir l’an dernier, à la tête d’une plateforme sécuritaire dont le slogan de campagne électorale résume le programme : «une main de fer, une tête et un cœur». Conforme à ses engagements, il a décidé la création de deux bases militaires et y a posté 2500 soldats, afin de contrecarrer l’impact des cartels au Guatemala. En février 2012, Pérez Molina fait converger ses efforts avec ceux de ses voisins membres du Sistema de la Integracion Centroamericana – SICA (Belize, Costa Rica, Salvador, Guatemala, Honduras, Nicaragua et Panama) contre le développement de la criminalité transnationale. En appelant ouvertement à des réformes drastiques pour changer de stratégie par la dépénalisation et la légalisation des drogues. Plus tard en septembre, c’est à la tribune de l’Assemblée générale des Nations Unies qu’il a réitéré sa proposition, soutenue par des déclarations similaires prononcées par les présidents du Mexique et de la Colombie, irritant au passage les États Unis.

p01_rbh09_kiki_passe-le-oinj[1]Au cours de ces derniers mois, plusieurs chefs d’état d’Amérique Latine de tous bords politiques ont rejoint les suggestions de Pérez Molina pour que s’engage une discussion dont l’importance est majeure pour ces pays de transit. En osant prononcer ce mot «légalisation», ce qui est sans précédent pour un chef d’Etat en exercice, on peut dire que le débat mondial est engagé.

Hannah Hertzer, chargée de la Coordination AmLat à la Drug Policy Alliance basée aux États Unis, déclarait au Time magazine «la boîte de pandore est ouverte, le génie est sorti de sa bouteille et il n’est pas prêt de disparaître. De plus en plus de pays en Amérique latine sont à des degrés divers en train de conduire leur propre réforme en matière de politique des drogues». Elle revenait de l’Uruguay où elle avait été invitée par des parlementaires uruguayens pour leur présenter les évolutions en cours aux États Unis.

Cependant aucun pays n’a encore légalisé les drogues, mais plusieurs ont dépénalisé l’usage de stupéfiants. En Argentine, le Congrès souhaite adopter une mesure visant la dépénalisation de la possession de toutes les drogues pour un usage personnel. Au Chili, la proposition de dépénaliser la culture domestique de cannabis, soutenue par le sénateur Fulvio Rossi, reconnaissant publiquement parfois en consommer, a relancé le débat sur la politique anti-drogues, en particulier à l’égard du cannabis. Plusieurs partis politiques formant la coalition «Concertación» de centre-gauche se sont engagés à plusieurs reprises dans le débat pour une régulation du cannabis.

Il y a quelques mois, c’est une cour de justice colombienne qui a fait jurisprudence en dépénalisant la possession de petite quantité de cocaïne. La Ministre de la Justice, Ruth Stella Correa a récemment présenter une loi visant la légalisation de l’usage de drogues de synthèse qui pourrait être votée dans les prochains mois par le Congrès colombien. Comme le Mexique, la Colombie a dépénalisé la détention de cannabis pour consommation personnelle.

Mais pour le moment nul pays n’est allé aussi loin que l’Uruguay dans sa volonté de réformer rapidement. La coalition de centre-gauche dirigée par le président José Mojica a donc présenté son projet de loi qui sera débattu et sans doute adopté dans les six prochains mois. Un projet qui propose non seulement de dépénaliser l’usage du cannabis, mais aussi de mettre en place une régie nationale chargée de le produire et de le distribuer. La loi permettra à chaque uruguayen d’acheter jusqu’à 40 grammes par mois. «Nos inquiétudes portent sur la manière dont le crime organisé est en train de gangréner la société uruguayenne en détruisant certains aspects de la vie traditionnelle», concédait Julio Calzada, secrétaire de l’agence nationale uruguayenne contre la drogue et le crime. Il ajoutait «notre volonté est de réguler le marché du cannabis à travers un contrôle strict opéré par l’administration, de manière à garantir aux consommateurs uruguayens un accès légal au produit sans avoir de contact avec le monde de la criminalité». Cependant, changement de temps oblige, on notera que la principale opposition est constituée autour des groupes d’usagers du cannabis qui ne veulent pas d’une telle emprise de l’État et par les médecins qui redoutent la recrudescence de la consommation. A tel point qu’un grand débat national sera ouvert en février 2013.

Même si les États Unis rechignent à entendre les arguments en faveur d’une alternative à la politique prohibitionniste en échec, le vice président Joe Biden a déclaré lors d’un déplacement au Mexique, que la légalisation était un sujet de débat «légitime», mais que cela ne changerait en rien la position des USA qui resteront opposés aux évolutions de la législation. Lors du Sommet des Amériques au printemps dernier, à Carthagène, le président Barack Obama l’a confirmé lors d’une conférence de presse conjointe avec ses homologues latinos.

Des blocages qui se sont aussi manifestés au niveau des Nations unies, en dépit des appels répétés de ces pays sud américains pour qu’une conférence internationale soit organisée. Ils réclament qu’on dépasse la prohibition et qu’on discute de mesures alternatives permettant une autre politique de régulation des drogues. Le 26 septembre, les gouvernements du Guatemala, de la Colombie et du Mexique ont adressé une demande aux Nations Unies qui assurent la coordination de la guerre aux drogues, afin que «des mesures de régulation du marché constituant un nouveau paradigme permettent de capter des ressources qui pour le moment ne bénéficient qu’aux organisations criminelles». Le 17 novembre lors du sommet Ibéro-américain qui se tenait à Cadiz, le Portugal et l’Espagne ont rejoint cette proposition. Le 27 novembre 2012, on apprenait que la prochaine session spéciale sur les drogues de l’Assemblée générale des Nations unies se tiendrait en 2016…

 

Même si les pays d’Amérique latine considèrent que cette politique de changement doit être coordonnée au niveau international, les réformes sont bel et bien engagées à un niveau régional, avec ou sans l’appui de la communauté internationale. «Il est nécessaire qu’au niveau politique et mondial des évolutions s’opèrent pour que la régulation des drogues ne soit pas basée uniquement sur la prohibition. Mais pour le moment, malgré nos demandes répétées au plus haut niveau, nous n’avons eu droit qu’au refus ou au mépris. De toute façon, l’Amérique latine peut avancer de manière autonome pour mettre en place les politiques que nous jugeons les plus pertinentes pour garantir les droits de nos concitoyens» affirmait Calzada.

 

C’est bien évidement la leçon de la République pluri-nationale de Bolivie, et le combat victorieux mené par les «cocaleros» et leur président Evo Moralès. En faisant accepter les réserves de son pays quant à l’application des conventions internationales, suite de l’adoption d’une nouvelle constitution inscrivant la feuille de coca et la pratique ancestrale de la mastication comme un élément inaliénable de la culture traditionnelle de la Bolivie.

Plus d’infos :

http://world.time.com/2012/10/09/how-latin-america-may-lead-the-world-in-decriminalizing-drug-use/#ixzz28uL5QhUs

www.druglawreform.info/en/country-information/

www.slideshare.net/jdhywood/2013-in-progress-20130129

par FARId

Image: Kiki (c)2012

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