mardi, 10. septembre 2013

Pas de vacances pour l’info cannabique

p03_sirius02_raph_rbh23N03Cannabis et science, usage médical, prohibition et effets pervers variés, légalisation en Uruguay, dopage… sont les quelques sujets principaux retenus dans la profusion d‘informations estivales.

Vu de Sirius, la presse française suscite toujours espoir et déception. On se réjouit d’une avancée, et dans la foulée, on déplore une régression (ou l’inverse). Et parfois, dans le même journal. Ainsi, le supplément «Science & médecine» du Monde, qui offre chaque semaine «une tribune libre ouverte au monde de la recherche.» Celle du psychiatre Patrick Lemoine (Le Monde (LM) du 10/6) est intitulée «Shit, le bien nommé cannabis!». Jeu de mots éculé, peut-être pas dû à l’auteur, mais qui préfigure pourtant le niveau de l’argumentation qui suit. En défenseur de la vérité, P.L. veut régler ses comptes au «véritable lobbying souvent inconscient [sic] et de type bobo» qui fait croire «que le haschich pourrait avoir des vertus thérapeutiques» et «est beaucoup moins dangereux que le tabac».

Péremptoire et caricatural, il dresse un tableau apocalyptique du cannabis, sans référence, mélangeant aspects sanitaires (baisse du QI et de la fertilité, dépendance, hausse du risque de cancer…) et légaux («la fréquentation nécessaire des dealers augmente le risque de basculer dans des drogues plus dures»). Pire: il fait exactement ce qu’il reproche aux autres («Ces responsables, ou soi-disant tels, n’ont en général pas de formation scientifique et raisonnent sur des bases idéologiques, émotionnelles, électoralistes et en fonction de leur propre expérience»).

On hésite sur ce qui est le plus affligeant: les propos de ce psychiatre ou leur publication par Le Monde. Soyons honnêtes: au détour d’une phrase, P. L. indique que «notre corps est capable de synthétiser du cannabis» et suggère que nous «[apprenions ou réapprenions] à [le] fabriquer nous-mêmes avec notre propre cerveau.» L’auto-simulation du système endocannabinoïde central? En voilà une idée novatrice, mais qu’il aurait fallu développer!

LM du 15/7 s’intéresse au «cannabis business» qui explose en Californie. Après la ruée vers l’or et la ruée sur les forêts, «aujourd’hui, le «green rush» représente la troisième menace sérieuse pour nos écosystèmes…», déclare un membre d’une agence environnementale. «D’énormes profits y sont réalisés, sans aucune législation, puisque l’usage médicinal de la marijuana est toléré (…) sans être régulé, alors même que sa production et sa distribution sont toujours prohibées par les autorités fédérales», constate LM. Pollutions intensives des eaux, forte consommation énergétique… LM note que «le seul point sur lequel le shérif [local] rejoint les «cultivateurs d’herbe»», c’est la régulation: «sans réglementation aucune, la situation ne va pas s’améliorer. Il faut décriminaliser complètement ou légaliser à l’échelle nationale, et traiter la marijuana comme le tabac.»

 

Aveuglements

Égarons-nous un instant du côté des autres drogues (et autres médias). Canal+ diffuse (le 3/6) un documentaire, «Paris/Medellín: sur la route de la coke». Le supplément «Radio-Télévision» du Monde (du 2/6) évoque les étapes de production, le trafic ingénieux: «la réalité dépasse la fiction», note le journaliste, fasciné par le côté spectaculaire du sujet et donc aveugle au réquisitoire anti-prohibitionniste contenu dans cette enquête, qu’il juge pourtant «édifiante»… On n’est donc pas surpris (mais déçu) de noter que ce même supplément, daté du 30/6, ne consacre pas même une ligne pour signaler à ses lecteurs/téléspectateurs l’excellent documentaire «les États-Unis et la drogue, une guerre sans fin», d’Eugene Jarecki (2012), diffusé sur Arte (2/7). Un bilan accablant de 35 années d’échec de guerre à la drogue, «instrument de contrôle des pauvres et des minorités».

Le sujet récurrent du dopage dans le cyclisme suscite également un débat sur sa légalisation. Dans Libé (18/7), Luc Le Vaillant argumente: «Permettons à ceux qui le souhaitent d’outrepasser les convenances physiques. (…) A charge pour la société de garantir aux adultes consentants la qualité des produits et le volontariat des prestations. Sans oublier que, dans un monde d’individus lucides et responsables, ce qui est vrai pour le dopage devrait l’être aussi pour les drogues ou la prostitution.»

Dans Le Monde (30/7), une tribune du sociologue Patrick Trabal qui revendique «un vrai débat de société sur le dopage» car il faut «s’intéresser à la dimension sociale de ces pratiques pour saisir leur diversité». Il pointe une prévention «prise dans des jeux de pouvoir» et «marquée par des contradictions»; sur les «conditions du débat sur le dopage», il note que «beaucoup d’acteurs qui ont sans doute beaucoup à dire s’en trouvent exclus.». Il demande: «la lutte contre le dopage justifie-t-elle que l’on empiète sur la vie privée et les libertés de certains sportifs?». Et conclut: «un débat réellement public reste à organiser [pour] faire entendre la voix de ceux qui ont à dire de ce phénomène.» Toute ressemblance avec… etc.

 

Turpitudes

S’agissant des effets peu ragoûtants de la prohibition, Le Point du 17/7 décrit le «système ahurissant» mis en place par les gendarmes du Groupement d’intervention régionale (GIR) à Mayotte: importation de drogue dure via des clandestins utilisés comme indics en échange «de cartes de séjour ou quelques billets». L’article recense les «bourdes» opportunes de la justice en faveur des gendarmes incriminés. Toujours au rayon turpitudes policières, le feuilleton de la BAC nord de Marseille. Libé (5/7) juge les sanctions «très policées»: «le conseil de discipline n’a proposé des mesures de suspension» à l’encontre des policiers ripoux, qui «s’en sortent à bon compte». À l’inverse, Le Monde (30/6) minimise l’affaire «qui n’a pas atteint les sommets annoncés». «Les fonctionnaires ont simplement reconnu avoir défrayé des «indics» grâce à des saisies. Ils ont justifié cette entorse à la déontologie par la pression imposée par la hiérarchie pour faire des affaires de trafic». La fin justifie les moyens…

 

Aveuglements, encore

Au Mexique, l’arrestation du chef du cartel des Zetas est accueillie avec scepticisme par la presse mexicaine, nous dit la correspondante de Libé (23/7): «l’hydre à mille têtes du narcotrafic génère sans cesse de nouveaux leaders.» Et les cartels sont toujours aussi puissants. Mais la journaliste ne voit comme autre stratégie que celle suggérée par des éditorialistes mexicains (et un politologue qu’elle interviewe): «une révolution copernicienne» consisterait à «démanteler la structure financière des cartels»: «ce serait, selon certains experts, le seul moyen d’enrayer le cycle de violence»! Prohibition? Connais pas…

 

Non-événement: le Pape considère que «la libération de l’usage de la drogue le permettra pas de réduire l’étendue et l’influence de l’addiction aux drogues». Il semble maîtriser ces notions autant que le rédacteur de la dépêche AFP ou la correspondante de Libé à São Paulo: «c’est la dépénalisation des drogues, défendue par certains face à la violence du narcotrafic en Amérique latine, qu’il a condamnée.» (28/7). «Libération», «dépénalisation»… et fantasmes à profusion.

 

Avancée

L’événement majeur de juillet, c’est la légalisation de la production et de la vente de cannabis en Uruguay. Le Monde (1/8) souligne que l’initiative «constituerait une avancée dans le vaste débat planétaire sur la dépénalisation voire la légalisation de l’usage de drogues». «Un changement de paradigme», selon un rapporteur du projet de loi, cité par LM. Achat jusqu’à 40 g/mois, culture autorisée de 6 plants, clubs de consommateurs… Séduisant!

Dans un «décryptage», Libé (2/8) rappelle la vivacité du débat en Amérique latine, et s’interroge sur la réaction des États-Unis, eux-mêmes dans une situation «intrigante». Évidemment, le Figaro ne tarde pas pour indiquer que «l’OPA d’État sur le cannabis fait polémique» (3/8). L’OPA du crime organisé sur le cannabis n’a jamais inquiété le Figaro…

 

Et l’AFP s’empresse d’annoncer, en titre d’une dépêche largement reprise (7/8), que le président uruguayen Mujica «était prêt à faire «marche arrière»» sur le projet de légalisation du cannabis, alors qu’il a simplement précisé: «c’est une expérience, et si elle nous dépasse», l’Etat avisera. Ah, si la persistance de l’idiote prohibition pouvait inquiéter autant l’AFP…

par Raph 

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